3- PS POÉSIE Visions de la ville LECTURE Paul VERLAINE « Charleroi » Romances sans paroles (1874) Analyse

Paul VERLAINE « Charleroi » Romances sans paroles (1873)

Turner-Fusees-et-lumieres-bleuesWilliam TURNER Fusées et lumières bleues

Problématique
Comment le poète, par la langue poétique, transfigure-t-il le réalisme brutal d’une ville à l’aube en une scène étrange et belle ?

Axes déterminés par la classe après l’émergence de ce qui a été lu / vu, ressenti et compris / interprété mis en relation avec un genre (la poésie) et un mouvement (symbolisme)

Éléments pour l’introduction

Les paysages belges ont été écrits par Paul VERLAINE pendant sa marche, son vagabondage, sa fuite… avec Arthur RIMBAUD vers la Belgique Les six poèmes des « Paysages Belges ont été écrits  (17 juillet-7 septembre 1872). Ils suivent les étapes : Walcourt, Charleroi, Bruxelles (Saint-Gilles), Malines.

[1. Un paysage perçu d’un train]

[Un voyage en train]

Plusieurs éléments permettent au lecteur de faire l’hypothèse que le paysage qui se dévoile est perçu depuis un train. C’est un paysage qui se découvre de lui-même, qui s’offre dans toute sa complexité, son mystère et non l’objet d’une contemplation choisie, passive ou objet d’une quête, but d’un périple. Au-delà des éléments biographiques connus (le voyage avec Rimbaud vers Londres), on peut repérer une progression : la description présente d’abord des éléments de la campagne (« herbe », « buisson ») puis des maisons se distinguent ( v.9-10), puis une arrivée en gare (v.14). On peut même interpréter « Où Charleroi ? » comme une question consécutive à une annonce ou une information. On serait à Charleroi et le poète s’interrogerait : on ne voit rien, aucune ville n’est visible, ni décrite (aucun élément urbain traditionnel). Ce qui était à l’horizon, les « forges rouges » s’est rapproché : « sites brutaux ». La reprise de la dernière strophe peut aussi donner l’idée d’un nouveau paysage avec des mineurs ou des ouvriers en route vers une usine, une sortie de la gare donc.

[ Des répétitions qui scandent, un rythme marqué ]

Les répétitions sont de plusieurs ordres. Une strophe est reprise en fin de poème, elle constitue alors comme un cadre qui ouvre et ferme le poème. On peut remarquer que le paysage réaliste « Charleroi » est entouré de deux évocations imaginaires (les Kobolds) : la première pouvant s’interpréter comme une rêverie suscitée par le mouvement du train, la nuit… La seconde comme le retour au mouvement du train, le retour de mineurs peut-être aussi ; la reprise ou la répétition du travail ? Plus marquant encore est le rythme même du poème : composé de 7 quatrains de tétrasyllabes (ou quadrisyllabes) il mêle le pair et l’impair ; cette brièveté des 4 syllabes peut facilement évoquer le rythme du train construit sur un schéma identique. Les strophes impaires permettent un sorte de creux, de vide au centre du poème (marqué par l’imparfait du vers 19 : « Quoi bruissait ? « ) : il s’est passé quelque chose, quelque chose est passé, (Charleroi) qui n’a pas été vu, qui n’est pas présent. Les répétitions de sons contribuent aussi à ces effets de rythme, il s’agit de créer à la fois des échos et des décalages (l’identique et le mouvement) : des échos mineurs se font entendre dans certaines strophes (« vent » reprenant « vont », « pleure », « profond ») ou dans un même strophe une allitération domine, reproduisant le son évoqué : le [S] pour la strophe 2, ou le [K] pour la strophe 5 ; des diérèses accusent les ruptures de rythme : « Quoi bru-i-ssait ». La saccade et le mouvement dominent et constituent le paysage représenté.

[Des accélérations]

De nombreux éléments contribuent à accentuer le rythme du poème. Les phrases nominales : « Plutôt des bouges / Que des maisons », « Oh votre haleine / Sites brutaux »… créent des effets de raccourcis. L’essentiel est nommé sans qu’un verbe donne telle fonction à l’élément présenté, qui reste donc saisi comme un « fragment ». Des phrases elliptiques du verbe ou même agrammaticales créent un effet d’accélération parce que la nécessité de produire un effet ou de traduire une impression est plus important que l’exposé cohérent de cet effet ou de cette impression : « Quoi donc se sent ?  » « Où Charleroi ? « . L’accumulation de questions et d’exclamations font aussi passer au premier plan les sensations de celui qui perçoit. Phrases exclamatives et interrogatives sont bien la marque d’un locuteur (situation d’énonciation ancrée) même si celui-ci ne dit jamais « Je ». Mais c’est par son entremise que le paysage est perçu et non pas comme s’il se présentait de lui-même (situation coupée) et le poète ne donne à voir que les fragments qui ont été captés par ses filtres sensoriels. Cette orientation poétique a fait que l’on a rapproché Verlaine des peintres Impressionnistes qui lui étaient contemporains et qui ont représenté les paysages (de campagne ou de ville, comme La Gare Saint Lazare de Monet) par des touches de couleur évoquant les chatoiements de la lumière sur les éléments naturels ou construits. On peut aussi remarquer que toutes les phrases s’enchaînent sans mots de liaison (asyndète) : aucune coordination ou subordination ne rassemble, ne relie les parcelles d’éléments figurant dans le poème.

[2. Un paysage perçu par tous les sens]

[Des odeurs inquiétantes]

L’odeur est le premier élément perçu par le poète, émergeant comme d’un rêve (« les Kobolds ») : « Quoi donc se sent ?  » (v.5). Cette odeur est obsédante et elle reste indéfinissable : « On sent donc quoi ? » v.13, « Qu’est-ce que c’est ? » V.18 Cette interrogation récurrente rappelle la puissance de l’odeur qui peut envahir tout un champ sensoriel, et prendre une place contre laquelle on ne peut rien (ni fermer les yeux, ni se boucher les oreilles) puisqu’elle est liée au souffle, à la respiration. Cette odeur est qualifiée de sinistre : à lire comme « très sombre » et de mauvais augure. Ce double sens convenant particulièrement bien à ce que le lecteur peut identifier comme celle du charbon et du fer en fusion. Pourquoi cette odeur est-elle l’occasion de tant d’interrogation ? Peut-être n’est-elle pas connue du poète (encore dans les débuts de la Révolution industrielle) ? C’est une odeur « moderne« , sûrement différente de celles connues des citadins de la moitié du XIXe s. Peut-être aussi cette indétermination est-elle amplifiée pour accentuer le registre fantastique de la scène ? Le questionnement restant dans tous les cas particulièrement efficace, car il implique le destinataire (lecteur) dans la quête d’une interprétation.

[Des fragments visuels]

Quelques éléments visuels constituent le paysage qui est dévoilé à nos yeux. On peut isoler des éléments de la campagne, d’autres du paysages urbains (essentiellement les maisons, aucun édifice caractéristique). Les éléments sont peu décrits : quelques couleurs émergent : rouge, noire, mais très peu de précisions. Les éléments sont nommés, plus que caractérisés (maison, buisson, gare) ce qui constitue un décor « élémentaire », minimal et non une description réaliste. L’indécision caractérise encore ces éléments « Plutôt des bouges » introduit une comparaison qui est une remise en question.

Il est important de noter que celui qui perçoit est décrit lui-même par l »oeil » ou « les yeux » : mais l’oeil est giflé, les yeux s’étonnent, c’est dire que ce regard est surtout en attente mais ce n’est pas ce qui perçoit le plus d’information (plutôt odorante et auditive). Ce regard est ouvert sur la nuit ou quelque chose de sombre donc donné comme plus ou moins aveugle.

[Un décor sonore]

Les sons en revanche sont assez nombreux, variés et puissants. Bien qu’il s’agisse de sons décrivant des objets inanimés ou des plantes, la plupart sont le fruit de personnes, il y a donc des personnifications : « le vent pleure », « l’avoine siffle », « cris des métaux ». Alors qu’aucun personnage , sinon les imaginaires Kobolds, n’est présent, les éléments du décor sont ainsi animés. Les gares elles-mêmes sont associées au tonnerre, attribut de Jupiter. Cette discrète évocation mythologique peut être rapprochée des Kobolds encore (mythologie nordique) et des sistres (objet de culte égyptien). Ces allusions ne donnent pas une dimension spirituelle à l’oeuvre, du fait de leur diversité, mais introduisent néanmoins une connotation magique, sur-naturelle au moins. Sans grandiloquence le paysage gagne une dimension mystérieuse, puisque les actes qui produisent cet univers restent indéfinis et inexpliqués. Seules subsistent ces impressions auditives contrastées (grave du tonnerre, aiguë des sistres) nées de la nuit et du mouvement.

[3. Un paysage de douleur et de peine ?]

[Des termes négatifs, l’expression de la laideur]

Plusieurs caractérisations (adjectifs) connotent de façon péjorative ou sombre les éléments. On peut citer « herbe noire » (v.1), les parfums sinistres » v.17, les « sites brutaux » v. 21, certaines actions elles-mêmes sont négatives : « pleure » (v.4) ou « gifle » v.7, « cris des métaux » v.24, des éléments encore : « Plutôt des bouges » v. 9. Le paysage apparaît donc comme assombri, inquiétant. Est-ce la nuit ? Le moment n’est pas précisé, ou s’agit-il d’une noirceur due à autre chose ? Le poème reste indécis, le lecteur ne perçoit que les éléments perçus par le narrateur-descripteur. Ces aspects péjoratifs révèlent donc autant la noirceur du paysage qui la sensibilité du poète.

[Une progression (composition) qui culmine aux et 6e strophes.]

la composition du poéme est construite selon une progression qui culmine dans les 5e et 6e strophes. Le poème s’ouvre par une question, puis le sens de l’odorat s’éveille et guide une recherche, un besoin de voir et de comprendre. Les questions et les exclamations s’accumulent. Les réponses sont apportées dans la 6e strophe : les interrogations cessent. L’odeur a été identifiée, même si elle reste innommée. Ce qui est alors « montré », ce sont les « sites », dans le sens de lieux, et ils sont qualifiés de « brutaux », « Oh, votre haleine » personnifie les aciéries qui deviennent des gorges humaines avalant les humains. Le sens de « Kobolds » peut se trouver ainsi expliqué : ces gnomes seraient les ouvriers entrant dans ses forges sombres, silhouettes semblant aller sous la terre. Il s’agit d’une dénonciation au moins de cette laideur et de ces odeurs, de la violence également (« brutaux » et « cris »). L’emploi du verbe « vont » sans CC Lieu associé (quelque part) crée un effet « mécanique » ou déterminé (comme on dirait « sont »), qui peut traduire un aspect « tragique », destiné.

[Sens de « on veut croire »]

On peut aussi s’intéresser au sens de « On veut croire ». Lors de la première lecture, cette volonté du on « veut » reste mystérieuse. Pourquoi vouloir croire que le vent pleure ? Mais quand cette strophe revient pour clore le poème, on comprend après les « cris » des métaux, que le poète préfère identifier ce bruit comme celui du vent et non celui des instruments, voire celui des Kobolds gémissants. Le poète dit préférer croire à une vision, à un paysage presque fantastique dans lequel le vent est à l’unisson d’une nuit d’hiver ou d’automne, plutôt que des plaintes humaines autrement plus inquiétantes. Le « on » permettant d’associer le lecteur à cette impression et à cette crainte.

Sans y paraître, avec la plus grande économie dans la représentation de la scène, le poète évoque la laideur et la souffrance moderne du travail de la mine et de la forge. Quelques éléments des plus suggestifs brossent une esquisse sombre et douloureuse. Mais ces éléments eux-mêmes restitués par le rythme et les effets de fragmentation et de rupture dessinent un univers qui n’est pas dénué de beauté, d’une esthétique toute moderne, comme le seront les poèmes de Cendrars, par exemple.

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