3- DNB Français M. GENEVOIX Ceux de 14 (1921) Questions Dictée Session 2016 Sujet et corrigé

Proposition de corrigé sans aucun caractère officiel
Maurice GENEVOIX Ceux de 14, Partie « La Boue » (1921)

tranchéesC’est très long, quand on ne voit même pas la fumée de sa pipe, quand l’homme qui est tout près n’est plus qu’une masse d’ombre indistincte, quand la tranchée pleine d’hommes s’enfonce dans la nuit, et se tait. Sous les planches les gouttes d’eau tombent, régulières. Elles tombent, à petits claquements vifs, dans la mare qu’elles ont creusée. Une… deux… trois… quatre… cinq… Je les compte jusqu’à mille. Est-ce qu’elles tombent toutes les secondes ?… Plus vite : deux gouttes d’eau par seconde, à peu près ; mille gouttes d’eau en dix minutes… On ne peut pas en compter davantage. On peut, remuant à peine les lèvres, réciter des vers qu’on n’a pas oubliés. Victor Hugo ; et puis Baudelaire ; et puis Verlaine ; et puis Samain.. C’est une étrange chose, sous deux planches dégouttelantes, au tapotement éternel de toutes ces gouttes qui tombent… Où ai-je lu ceci ? Un homme couché, le front sous des gouttes d’eau qui tombent, des gouttes régulières qui tombent à la même place du front, le taraudent et l’ébranlent, et toujours tombent, une à une, jusqu’à la folie… Une… deux… trois… quatre… Il n’y a pourtant, sur les planches, qu’une mince couche de boue. Depuis des heures il ne pleut plus. D’où viennent toutes les gouttes qui tombent devant moi, et mêlées à la boue enveloppent ainsi mes jambes, montent vers mes genoux et me glacent jusqu’au ventre ?
Le bois était triste aussi,pluie
Et du feuillage obscurci,
Goutte à goutte,
La tristesse de la nuit
Dans nos cœurs noyés d’ennui
Tombait toute…
Les gouttes tombent au rythme de ce qui fut la Chanson Violette, je ne sais quelle burlesque antienne qui s’est mise à danser sous mon crâne… Une… deux… trois… quatre…
La planche était triste aussi
Et de son bois obscurci,
Goutte à goutte…
Je vais m’en aller. Il faut que je me lève, que je marche, que je parle à quelqu’un… Suis-je debout ? Je ne sens plus mes jambes…

Questions

  1. Présentez précisément la situation du narrateur.
    Le narrateur est l’auteur Maurice Genevoix, il est dans « une tranchée » (l.2) : c’est-à-dire dans un fossé assez profond, parfois fortifié de bois et protégé par un remblai. Les soldats allemands et français se faisaient ainsi face, pendant la Première Guerre mondiale (1914-1918) pendant la période dite « Guerre de position ». La scène se déroule probablement fin 1914 ou début 1915, l’ouvrage ayant été rédigé en 1916.
  2. a) Qu’est-ce qui attire l’attention du narrateur ? Pour quelles raisons ?
    C’est la chute régulière de gouttes d’eau qui attire l’attention du narrateur, et ceci parce que tout son environnement est calme (« se tait »), et sans rien qui puisse attirer son regard (« dans la nuit », « on ne voit même pas la fumée de sa pipe »). Bien évidemment l’ennui et l’inaction forcée sont aussi des raisons qui font que ce bruit retient l’attention du narrateur. Enfin c’est la régularité même de ce bruit qui retient son attention.
    b) Comment le texte crée-t-il un effet d’obsession ? Justifiez votre réponse en vous appuyant sur l’ensemble de la page.
    Les procédés mis en œuvre pour créer un effet d’obsession sont très nombreux.
    On peut mentionner tout d’abord les répétitions : les mots « tomber », et « gouttes » surtout sont répétés plus de six fois chacun. Alors que des synonymes existent, il y a bien là un choix pour manifester l’infinie répétition du même événement.  D’autres termes ou expressions sont répétées, montrant aussi l’activité obsessionnelle d’un esprit qui s’ennuie, par exemple « compte, mille, régulière(s)…).
    Ensuite il y a plusieurs effets qui marquent un rythme. On peut citer l’énumération « Une…deux…trois…quatre… ». On peut enfin mentionner deux effets qui jouent aussi sur le rythme : la mise en apposition de « régulières » (l.4) et (l.14) le report de la proposition, grâce à la conjonction de coordination « et » qui créent des effets d’attente.
  3. Quelles sont les actions tentées par le narrateur pour s’opposer à cette obsession ?
    Le narrateur met en oeuvre plusieurs stratégies pour contrer cette obsession. Tout d’abord il compte, et cherche même à mesurer le nombre de gouttes à la minute. Ensuite il se laisse envahir par des souvenirs de poèmes, dont la Chanson violette [d’Albert Samain]. Le rythme est le lien entre ses deux activités, mais le poème met des mots, du sens en place d’un son obsédant mais vide.
  4. « Dégouttelantes » (l.11) Comment ce mot est-il construit ? Quel sens lui donnez-vous ?
    Ce mot est construit avec le préfixe « dé » (Du haut de), le radical « goutte » et le suffixe « lantes » (verbe, adjectif verbal).
    C’est un synonyme de « dégouliner » mais dans lequel le radical « goutte » est conservé, ce qui accentue l’effet de répétition.

    Environ de la garnison de Verdun, début février 1916: Les Eparges, le ravin de la mort

    Environ de la garnison de Verdun, début février 1916: Les Eparges, le ravin de la mort

  5. Comment ressentez-vous l’écoulement du temps dans ce texte ? Quels indices confirment cette impression ?
    On assiste à l’écoulement d’un temps très lent. Plusieurs moyens sont employés pour en restituer l’effet. La répétition de la proposition subordonnée conjonctive « quand on ne voit… », « quand l’homme qui est tout près… », « quand la tranchée pleine d’hommes… » (l. 1-3) accentue l’impression de lenteur, d’immobilité du temps. Les connecteurs temporels utilisés appuient cette durée : « quand » l. 1-3, « à peu près » (l.9), « et puis, … et puis…, et puis… » (l.10), « depuis des heures » (l.14). Enfin les phrases interrogatives appuient l’indétermination de la durée : « Est-ce qu’elles tombent toutes les secondes ? » (l.7) ; de même que « Où ai-je lu ceci ? » Quand il essaie de se reporter à ses souvenirs, le narrateur s’égare. Tout repère temporel semble dissout.
  6. Quel est le temps verbal dominant dans le texte ? Quel est l’intérêt de son emploi dans le récit ?
    Il s’agit du présent de l’INDICATIF. Cet emploi est très intéressant, et fréquent dans les témoignages sur la Grande Guerre. C’est à la fois un présent d’actualité / d’énonciation « Il faut que je parle à quelqu’un » (l’action semble en cours) et un présent étendu « Depuis des heures, il ne pleut plus » (l.16) « je vais m’en aller… » (l.33) mais celui-ci tend à la généralisation « On ne peut pas compter davantage » (l.8) :  la scène devient intemporelle.
  7. « Il faut que je me lève, que je marche, que je parle à quelqu’un » (l.32) Comment comprenez-vous cette dernière réaction du narrateur ?
    Le narrateur décide d’agir pour s’arracher, par l’action, à cette contemplation auditive obsédante. Comme il le rappelle ligne 13, cette goutte d’eau tombant régulièrement a pu être utilisée comme un supplice, par sa force de destruction physique, mais aussi psychique. La compagnie d’autres hommes, une simple conversation deviennent essentielles pour échapper à une sorte de « folie ».
  8. Comment pourrait-on adapter cette scène au cinéma ? Vous décrirez et expliquerez vos choix (mouvements de caméra, cadrage, lumière son…) en tant que réalisateur ou réalisatrice du film.
    Si j’adaptais cette scène au cinéma, en essayant de restituer le ton et le style du texte, je choisirais d’abord un format noir et blanc, pour accentuer les contrastes entre la nuit et le peu que le narrateur voit. Je jouerais également (je demanderais au chef opérateur de jouer…) sur des effets de lumière, discrets, sur les gouttes d’eau. Les choix de cadrage iraient aux gros plans, voire très gros plans, sur la goutte d’eau incessamment renouvelée et les jambes du narrateur, couverts d’un uniforme rendu grisâtre par l’humidité. Plusieurs plans fixes successifs rendraient le lent écoulement du temps. Le son serait bien entendu le média plus travaillé : sans aucun autre ajout de type musical, un son très travaillé, peut-être crescendo pour simuler l’obsession grandissante, quelques soupirs du narrateur, et mêlées à ce son, la voix très basse du narrateur disant les bribes de poèmes. La décision de sortir de cet envoûtement serait manifestée par un élargissement du cadre et un travelling d’accompagnement.

Réécriture

Réécrivez le passage suivant en commençant par : Il se demandait d’où venaient… » et en faisant toutes les transformations nécessaires :
« D’où viennent toutes les gouttes qui tombent sur moi, et mêlées à la boue enveloppent ainsi mes jambes, […] mes genoux et me glacent jusqu’au ventre ? »
Il se demandait d’où venaient toutes les gouttes qui tombaient sur lui, et mêlées à la boue enveloppaient ainsi ses jambes, [montaient vers] ses genoux et le glaçaient jusqu’au ventre.

Dictée

Le mot « effleure » est écrit au tableau.

« Mais il est six heures du soir. La nuit vous entre dans les yeux. On n’a plus que ses mains nues, que toute sa peau offerte à la boue. Elle vous effleure les doigts, légèrement et s’évade. Elle effleure les marches rocheuses, les marches solides qui portent bien les pas. Elle revient, plus hardie, et claque sur les paumes tendues. Elle baigne les marches […],, les engloutit : brusquement, on la sent qui se roule autour des chevilles… Son étreinte, d’abord, n’est que lourdeur inerte. On lutte contre elle, et on lui échappe. C’est pénible, cela essouffle ; mais on lui arrache ses jambes, pas à pas… Maurice GENEVOIX Ceux de 14, « La Boue » (1921)

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.