SYNTHESE La Situation d’énonciation 2. Le narrateur personnage Cours

ANALYSER DES NARRATEURS PERSONNAGES

Pour poursuivre l’étude de la situation d’énonciation dans un récit littéraire, nous allons maintenant analyser plus en détail la présence du narrateur personnage. Nous étudierons d’abord les variations des marques de sa présence.

I/ Les manifestations dans le texte de la présence d’un narrateur personnage.

On l’a vu, ce sont des pronoms personnels de la 1ère personne, JE ou NOUS, qui manifestent la présence d’un narrateur interne au récit, si celui-ci n’est pas l’auteur, c’est donc un narrateur fictif, acteur ou témoin de l’intrigue.
Mais en dehors de ces pronoms sujets de 1ère personne,

1. IL Y A D’AUTRES MARQUES POSSIBLES DE CETTE PRÉSENCE

Il nous faut être attentif à

* TOUS LES MOTS CE QUI RENVOIENT A UNE 1ERE PERSONNE « sujet de l’action »
Il s’agit des pronoms personnels qui complètent une action, ou en donnent les circonstances.
On peut citer :
Cette pensée m’était venue en la voyant seule, tout au fond…
Patrick MODIANO Le Café de la jeunesse perdue (2008)
Où est caché le narrateur dans cette phrase ? « m », c’est moi, donc c’est un « Je » s’exprime.

Mais il y a aussi des pronoms ou des adjectifs possessifs.
Elle a fait connaissance avec les habitués du Condé dont la plupart avaient notre âge…
 Patrick MODIANO Le Café de la jeunesse perdue (2008)
Où est caché le narrateur dans cette phrase ? « Notre », c’est « Nous »

Enfin il y a des mots qui précisent OÙ et QUAND se déroule l’action en référence à une personne présente.
Par exemple :
Nous avons fait quelques pas ensemble, et elle m’a dit qu’elle habitait par ici, mais qu’elle n’aimait pas du tout ce quartier.
Patrick MODIANO Le Café de la jeunesse perdue (2008)
« Par ici » a été choisi au lieu de « à cet endroit-là » ou « dans ce quartier-là » car  « ici » renvoie à un espace qui est une référence partagée entre la jeune fille et le narrateur.

On doit également être attentif aux
* MARQUES DE LA PRÉSENCE D’UN DESTINATAIRE
Les adresses à un destinataire peuvent être également présentes, car dès lors qu’un « Je » s’exprime, il s’adresse à un « Tu » ou à un « Vous »
Par exemple : [Dans le récit]
Supposons que l’on vous ait transporté là les yeux bandés, que l’on vous ait installé à une table…
Patrick MODIANO Le Café de la jeunesse perdue (2008)
« Vous » s’adresse au lecteur (un lecteur imaginé par le narrateur) : il y a donc bien quelqu’un qui s’exprime à la première personne avec cet interlocuteurNP Texte Modiano 5 surligné

Un autre exemple
Oui, dans les premiers temps, au Condé, je ne l’ai jamais vue en tête à tête avec quelqu’un.
Patrick MODIANO Le Café de la jeunesse perdue (2008)
Avant même le JE, on peut remarquer La présence de l’adverbe (« Oui »), ce mot est comme la marque d’un dialogue, entre le narateur et le lecteur, ou le narrateur et lui-même. Il prouve donc la présence d’un narrateur personnage.

Il nous faut aussi nous souvenir que
2.  Le narrateur personnage en JE PEUT ÊTRE très DISCRET
Sa présence peut se limiter à quelques phrases préliminaires dans un long récit en « il »
Par exemple
« Tenez, dit M. Mathieu d’Endolin, les bécasses me rappellent une bien sinistre anecdote de la guerre. Vous connaissez ma propriété dans le faubourg de Cormeil. Je l’habitais au moment de l’arrivée des Prussiens.
J’avais alors pour voisine une espèce de folle, dont l’esprit s’était égaré sous les coups du malheur. »
« La Folle » Guy de MAUPASSANT Les Contes de la bécasse (1883) [Journal Le Gaulois (1882)]
Tout le reste du récit, jusqu’à la réapparition finale du narrateur, sera en ELLE ou IL(S).
Il s’agit d’un récit d’un narrateur témoin, dont on sait assez peu de chose, mais sa présence encadre le récit en narration externe.
Ce procédé, très fréquent dans les nouvelles réalistes, qui miment à l’écrit la démarche orale du conteur, a pour but de rendre le récit encadré plus authentique : il le justifie. Mais aussi il permet des commentaires du narrateur sur le récit raconté par lui, l’expression de ses émotions ou d’un jugement, et ceci de façon très crédible.

On peut aussi parfois remarquer que
3. LE JE PEUT ÊTRE PRÉSENT à DEUX MOMENTS DE L ÉNONCIATION
il y a un JE qui narre et qui vit une aventure passée, donc rédigée aux temps du récit passé.
Et assez souvent, il peut y avoir un JE présent, celui de l’écriture ou de la conversation orale reproduite à l’écrit, ou encore de l’expression d’une pensée actuelle.
Par exemple
NP Texte Maupassant 2 Amour surligné
« Amour » G. de MAUPASSANT La Maison Tellier
« Je viens de lire » atteste bien du moment de l’écriture, de ce qui a suscité le souvenir.
« Cette année-là » renvoie à un passé.
Dans les deux cas, le JE renvoie au même narrateur personnage.
AU DNB il sera alors important de ne pas oublier les précisions de LIEU et de TEMPS qui situe ce narrateur dans le récit.

Parfois encore, mais c’est plus rare
4. UN JE PEUT EN CACHER UN AUTRE
Regardons cet extrait du conte de MAUPASSANT « Ce Cochon de Morin »
« Ça, mon ami, dis-JE à Labarbe, tu viens encore de prononcer ces quatre mots, « ce cochon de Morin ». Pourquoi, diable, n’ai-je jamais entendu parler de Morin sans qu’on le traitât de « cochon » ?
    Labarbe, aujourd’hui député, me regarda avec des yeux de chat-huant. – Comment, tu ne sais pas l’histoire de Morin, et tu es de La Rochelle ?
    J’avouai que je ne savais pas l’histoire de Morin. Alors Labarbe se frotta les mains et commença son récit. […]
 J’étais alors rédacteur en chef du Fanal des Charentes, et JE voyais Morin, chaque soir, au café du Commerce.
    Dès le lendemain de son aventure, il vint me trouver, ne sachant que faire. Je ne lui cachai pas mon opinion : « Tu n’es qu’un cochon. On ne se conduit pas comme ça »
« Ce Cochon de Morin » G. de MAUPASSANT Les Contes de la bécasse (1883)

1er JE Un narrateur témoin qui restera anonyme, qui sert à ouvrir la nouvelle par un dialogue dynamique.
2e JE est nécessairement LABARBE puisqu’il connaît l’histoire de Morin et ce qu’il a fait pour mériter ce surnom.

Nous avons vu toutes les manifestations dans le texte de la présence d’un narrateur personnage.

II Il y a aussi deux ERREURS A EVITER

Tout d’abord
1.  LE JE N’INTERDIT PAS LE IL
La présence de ces « Je » ou « nous » n’exclut évidemment pas les pronoms sujets « IL(s) » ou « ELLE(s) ». Dès qu’il est question d’un personnage dont on parle, ce sont les pronoms nécessairement employés.
Il suffit d’un seul « Je » dans tout un texte, quel que soit le nombre de « Il, ils » ou de « elle, elles » pour que l’on doive dire que le narrateur est interne au récit.
S’il y a peu de « Je », c’est la marque que le narrateur n’est pas le personnage principal, ni un personnage important quant au nombre d’actions qu’il accomplit, mais il reste une présence, celle d’un témoin.

2. IL NE FAUT PAS CONFONDRE RÉCIT ET DIALOGUE
ENFIN, Il ne faut pas confondre le « Je » qui raconte avec le « Je » d’un dialogue.
Les dialogues sont des échanges entre les personnages, qui vont exister dans les trois cas de narrateur possible. C’est l’usage des guillemets comme ponctuation qui ouvrent et ferment ces temps de dialogue.
Ils constituent comme une « bulle » dans une bande dessinée (un phylactère), ils marquent la présence de « paroles rapportées » ; rapportées par un narrateur-auteur, un narrateur-personnage ou un narrateur-voix. Ces pronoms « Je », « Tu »… isolés du récit par les guillemets ne peuvent donc pas nous servir à comprendre qui raconte l’histoire.
En voici un exemple :
Midi finissait de sonner. La porte de l’école s’ouvrit, et les gamins se précipitèrent en se bousculant pour sortir plus vite. Mais au lieu de se disperser rapidement et de rentrer dîner, comme ils le faisaient chaque jour, ils s’arrêtèrent à quelques pas, se réunirent par groupes et se mirent à chuchoter.
C’est que, ce matin-là, Simon, le fils de la Blanchotte, était venu à la classe pour la première fois.
– Comment t’appelles-tu, toi ?
Il répondit : « Simon. »
– Simon quoi ? reprit l’autre.
L’enfant répéta tout confus : « Simon. »
Le gars lui cria : « On s’appelle Simon quelque chose… c’est pas un nom ça… Simon. »
Et lui, prêt à pleurer, répondit pour la troisième fois :
– Je m’appelle Simon. »
Le Papa de Simon G. de MAUPASSANT La Maison Tellier (1881) [Journal (1879)]
JE c’est SIMON qui répond à un des écoliers.
Le narrateur est externe. L’énoncé du récit est coupé de la situation d’énonciation en IL. Les seuls JE de ce texte seront toujours entre guillemets.
Paris année 50

Conclusion

1. La présence du NP dans le récit peut se constater
* par tous les mots qui renvoient à une personne présente « sujet de l’action » (pronoms personnels, pr ou adj possessif, adv de lieu, de temps…)
* Il faut aussi prendre en compte les marques de la présence d’un destinataire
2.  Ensuite Le narrateur personnage en JE peut être très discret
3. Le JE peut être présent à deux moments de l’énonciation [Question du DNB]
4. et enfin, Un JE peut en cacher un autre

II Il y a également deux erreurs à éviter
Tout d’abord
1.  JE n’interdit pas « IL »
Et pour finir
2. Il ne faut pas confondre le « Je » qui raconte avec le « Je » de paroles rapportées.

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