AUTOBIOGRAPHIE Ch. JULIET L’Année de l’éveil (1989) LECTURE 1 L’incipit Analyse

Éléments de réponses

1. Un univers ancré… 

– Qui parle ? à quel moment ?

Il s’agit d’un écrit dans lequel un narrateur s’exprime à la 1ère personne du singulier, en faisant référence à son temps présent, un passé proche, cité en référence à un passé plus lointain. Dans l’absence de paratexte: « cet enfant que je fus » est lu par le lecteur comme une affirmation : le narrateur est l’auteur. Sachant ensuite que « il m’a fait revivre son histoire’, le récit qui va suivre raconte l’histoire de cet enfant, l’auteur est donc également le personnage de ce récit.

Narrateur = Auteur = Personnage, c’est la définition de l’autobiographie (écriture de sa propre vie).

La quatrième de couverture laisse le lecteur dans une sorte d’indécision : « Un petit paysan qui n’avait jamais quitté son village se retrouve enfant de troupe. » Le lien avec l’auteur n’est pas explicite. Le site de l’éditeur (P.O.L.) reste aussi discret : le lien vers le site.
L’encyclopédie en ligne précise : 
récit romancé de son expérience d’enfant de troupe.
Cette analyse peut se faire au regard de l’oeuvre entière (journaux, autres écrits autobiographiques).

La dénomination de « roman autobiographique » a été donnée à des œuvres comme L’Enfant de Jules Vallès, très proche de la vie de l’auteur, surtout dans ses aspects sensibles, mais modifiant certains éléments de la réalité.

 – Quel est le projet du locuteur ? Ce projet a-t-il une visée explicite, préalable ?
Le projet du locuteur est de laisser parler l’enfant en lui, qui « laisse son cœur se débrider ».
Il s’agira donc d’un récit d’enfance, ou d’adolescence.
Ce projet a une raison avouée : l’enfant était bâillonné. Sans que le lecteur sache ce qui l’empêchait de parler.

Le projet d’écriture est donc comme délégué à l’enfant en soi. Ceci annonce le temps du récit à venir, et la posture du narrateur adulte : l’enfant va narrer au présent, revivre en quelque sorte les événements qui ont marqué son adolescence, et fait l’homme. L’auteur lui laisse la parole, et ne se propose pas d’intervenir, de commenter, de faire de l’oeuvre une démonstration moralisante. Aucun projet d’explication, de justification ou d’argumentation n’est exprimé.

C’est bien davantage une intention de résurrection du passé, une œuvre de poète, tentant de (re)mettre au jour des faits, des personnes et des émotions enfouies, ou cachées.

2. Dans le passé

– Quels sont les temps employés et leurs valeurs ?
Dans le premier extrait
– 
Passé composé IND (ont passé) : antériorité proche, en relation avec le présent de celui qui s’exprime.
– 
Passé simple IND (je fus) : état dans le passé de durée déterminée, et vu comme achevée. Distance temporelle et narrative.
– 
Imparfait IND (il continuait) : Temps qui appartient aux deux univers, arrière plan de durée indéterminé,toujours en cours de déroulement, il était présent dans l’enfance, il l’était encore au moment de l’écriture (l’écrivain a 55 ans). Le verbe lui-même, par son sens, renforce cette impression de durée.
– 
PQP IND  (il n’avait pu se délivrer) : antériorité du temps composé sur le temps simple « continuait ».

Cet enchaînement des temps permet donc de se représenter deux moments : l’enfance et le présent de l’écriture, reliées par l’imparfait.

Dans le second extrait (début du récit)
– 
Présent IND : il s’agit d’un présent mimant le présent d’énonciation : l’action semble se dérouler sous les yeux du lecteur au moment de l’écriture même ; or les faits sont passés, il s’agit donc du présent « historique », qui serait une sorte d’extension du présent de narration à tout un texte. Le fait passé est amené sur le devant de la scène,  re-présenté (manuel d’histoire, biographie, récit des Poilus…)

D'après La distribution de fruits au réfectoire de l’école enfantine Hériot de  Draguignan (Site Le Toupin Journal d'Ampus)

D’après La distribution de fruits au réfectoire de l’école enfantine Hériot de Draguignan (Site Le Toupin Journal d’Ampus)

 

3. La voix d’un enfant

– Quels sont les champs lexicaux dominants (thèmes)  ?

Dans le second extrait, des thèmes précis sont introduits :
– la compagnie, chef de section, sergent-chef, font référence à l’armée.
– réfectoire évoque davantage d’école, le pensionnat (chaque matin).
– octobre, depuis un mois que nous sommes rentrés : situent l’action en début d’année scolaire

[Seuls des éléments paratextuels indiquent l’âge, 14 ans, 2e année de pensionnat à l’école militaire]

– THÈMES principaux : la peine de l’égoïsme, la sensation d’être exclu, l’indifférence des autres, et la faim.

Il s’agit donc dès les premières lignes d’une expérience douloureuse, qui touche la sensibilité et le corps, mais aussi d’une rencontre, qui termine un peu ses souffrances.
La parole, la révélation du secret au sergent-chef, ont apaisé l’angoisse de la solitude.

– Repérer quelques formes de phrases particulières : justifier leur emploi (la tonalité du récit)

Dans le premier extrait, on peut remarquer :
Les premières phrases sont 
des phrases averbales : « Bien des années ont passé. Oui; Bien des années. Ce sont comme des balbutiements – les hoquets de la page suivante – des éléments bruts, non reliés qui émergent avant que la parole ne se structure en phrases verbales, construites.
Oui. est remarquable.Une acceptation, un accord avec soi-même, constaté le temps passé (40 années) et se dire « Oui », s’autoriser à parler.

Dans le second extrait, on peut remarquer :
– des phrases de forme emphatique « Eux, les cent vingt élèves de la compagnie, ils sont au réfectoire… Moi, je suis seul… » L’emphase est mise par une répétition des pronoms sujets dans la phrase 
Moi, je et par la répétition de la forme des phrases.: il s’agit d’introduire la masse des personnages anonymes et l’enfant, par cette juxtaposition, ce parallèle, cette opposition.

– des phrases impersonnelles : « Il me faut attendre » traduisant la nécessité. « Il n’y en a pas un seul » constate comme un fait établi, décidé par le sort (ce qui contraste avec les nombreux pronoms « je » dès que le chef prend la situation en main : un rapport interpersonnel, plein de douceur s’établit entre les deux personnages, et une satisfaction sensible « j’engloutis goulûment » prend place, alors que les autres élèves sont occupés à une tâche militaire.

Sans parler d’une véritable mise en abyme [un récit second identique au récit principal et compris à l’intérieur de lui], les rapports entre les personnages, le manque affectif et presque physiologique du garçon, la difficulté à être dans un groupe de personnes de son âge sont des thématiques fortes présentes dès cet incipit.

 

Incipit : Un incipit permet d’introduire une histoire dans un contexte (contextualiser). Il donne le cadre spatio-temporel et des informations de base comme: -caractéristiques physiques et mentales -lieu, -comportements (des animaux ou des personnages) -le temps, l’année -etc.

Ainsi le lecteur dispose de suffisamment d’éléments pour se plonger dans l’intrigue. L’incipit est un moment essentiel où il s’agit d’introduire le lecteur pour lui donner envie de continuer.

Prolongement

Lire l’extrait suivant L’Enfant Jules VALLES (1879)

Dédicace
« À tous ceux qui crevèrent d’ennui au collège ou qu’on fit pleurer dans la famille, qui, pendant leur enfance, furent tyrannisés par leur maîtres ou rossés par leur parents, je dédie ce livre »

Chapitre 1
Ai-je été nourri par ma mère ? Est-ce une paysanne qui m’a donné son lait ? Je n’en sais rien. Quel que soit le sein que j’ai mordu, je ne me rappelle pas une caresse du temps où j’étais tout petit; je n’ai pas été dorloté, tapoté, baisoté ; j’ai été beaucoup fouetté.
Ma mère dit qu’il ne faut pas gâter les enfants, et elle me fouette tous les matins ; quand elle n’a pas le temps le matin, c’est pour midi, rarement plus tard que quatre heures.
Mlle Balandreau m’y met du suif.
C’est une bonne vieille fille de cinquante ans. Elle demeure au-dessous de nous. D’abord elle était contente: comme elle n’a pas d’horloge, ça lui donnait l’heure. « Vlin ! Vlan! Zon ! Zon ! – voilà le petit Chose qu’on fouette ; il est temps de faire mon café au lait. » Mais un jour que j’avais levé mon pan, parce que ça me cuisait trop, et que je prenais l’air entre deux portes, elle m’a vu; mon derrière lui a fait pitié.
Elle voulait d’abord le montrer à tout le monde, ameuter les voisins autour; mais elle a pensé que ce n’était par le moyen de le sauver, et elle a inventé autre chose.
Lorsqu’elle entend ma mère me dire:  » Jacques, je vais te fouetter !
– Madame Vingtras, ne vous donnez pas la peine, je vais faire ça pour vous.
– Oh ! Chère demoiselle, vous êtes trop bonne ! »
Mlle Balandreau m’emmène; mais, au lieu de me fouetter, elle frappe dans ses mains; moi, je crie. Ma mère remercie, le soir, sa remplaçante.
« A votre service », répond la brave fille, en me glissant un bonbon en cachette.
Mon premier souvenir date donc d’une fessée. Mon second est plein d’étonnement et de larmes.

Quels points communs ? Quelles différences ?

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