3- Agir dans la cité J. PRÉVERT Paroles (1946) « La Chasse à l’enfant » (1936) Texte complémentaire LE DANO

Lecture d’un témoignage d’un ancien « colon » d’Aniane : un autre éclairage.


Problématique

Quels sont les éléments qui rendent ce témoignage crédible et efficace ?
Jean Guy LE DANO, La Mouscaille, Paris, Flammarion, 1917, p. 58, préface de Frédéric Pottecher.

Jean Guy Le Dano vient de la colonie de Mettray, puis de la maison d’éducation surveillée de Saint-Hilaire C’est un habitué des évasions. Il arrive à Aniane en décembre 1936 où il est placé jusqu’à la « vingt-et-une»…

Quinze jours après mon arrivée à Aniane et mon passage au quartier cellulaire morne et glacial, je suis affecté à la deuxième cour. Je reconnais de nombreux visages familiers, pour la plupart des évadés de Mettray. Un petit copain, Regolini, me décrit l’ambiance et la topographie :
«Ici on ne peut pas dire que la discipline soit tellement dure. On s’emmerde car il n’y a pas d’autres horizons que la cour, le réfectoire, le dortoir et l’atelier. Où vas-tu bosser ?
– J’ai cru comprendre que j’irai à la ferblanterie.
– Tu seras assez peinard…
– Et pour se tirer en cas de mal du pays, facile ?
– Non, la colonie est construite sur une butte. D’un côté le bled, de l’autre un genre de précipice profond d’une vingtaine de mètres. Je te donne un conseil, tu en feras ce que tu voudras : évite le mitard, car, au bout d’un certain nombre de jours au gnouf, on se débarrasse de toi. Après Aniane, c’est Eysses… et là-bas, c’est pas du tout cuit…»

Je fais mon apprentissage de ferblantier. C’est très simple d’un bout de l’année à l’autre, nous fabriquons des tinettes et des lessiveuses en tôle galvanisée. Des milliers de tinettes ! Ça parait impossible qu’il y ait assez de taulards en France pour s’asseoir sur ces gogzis… Les lessiveuses sont destinées aux centrales de femmes de Rennes, d’Haguenau, ainsi qu’aux maisons de redressement de Doullens et Cadillac. Les culs de lessiveuses sont de véritables parchemins, le moindre centimètre carré contient une déclaration d’amour adressée à une lectrice inconnue mais, comme nous, privée de tout ce qui fait la joie de vivre…
Je m’ennuie à mourir, l’été est proche et avec lui mes idées de vagabondage me reprennent…, si je tente une troisième évasion, je suis décidé à la réussir… Je me cacherai pendant trois mois s’il le faut, je crèverai de faim peut-être, mais je serai dans les bois…

« Et si nous tentions une révolte ?
– Tu n’y vas pas de main morte… toutes les tentatives ont échoué… les complots ont toujours été découverts et les comploteurs fourrés au gnouf pour quatre-vingt-dix jours et transférés à Eysses.
– Nous choisirons des gars sûrs.
– Dans le tas, il y a toujours une ordure… l’Administration récompense le délateur… L’idéal, c’est la révolte spontanée…»

Les Vauriens, téléfilm français de Dominique LAPOGE (2006)

Les Vauriens, téléfilm français de Dominique LAPOGE (2006)

Jean Guy Le Dano fut un des éléments actifs des révoltes des 27 et 28 août 1937, cela lui valut un long séjour à la colonie d’Eysses, avant que le 23 avril 1938, la cour de Montpellier aggravant toutes les peines qui avaient été prononcées par le tribunal correctionnel à l’égard des mutineries d’Aniane, le condamne lui et sa vingtaine de co-inculpés à des peines de 10 à 12 mois de prison ferme et pour huit d’entre eux à l’envoi dans les bataillons d’Afrique à l’issue de leur peine.

Lexique pour comprendre le texte

topographie Description détaillée d’un lieu, de ses éléments caractéristiques.
ferblanterie Ustensiles en fer-blanc, en laiton, en zinc, etc.
tinettes Récipient généralement en tôle servant au transport des matières fécales, faisant office de fosse d’aisances mobile
tôle galvanisée  Recouverte d’une légère couche de zinc par galvanisation.

délateur Celui qui dénonce, de manière généralement secrète, dictée par des motifs vils et méprisables.

Réponses aux questions

Les éléments qui rendent le récit crédible sont d’abord les références aux lieux et aux activités qui étaient effectivement pratiquées à Aniane. On peut citer : « D’un côté le bled, de l’autre un genre de précipice profond d’une vingtaine de mètres » ou  » nous fabriquons des tinettes et des lessiveuses en tôle galvanisée ». Mais le langage familier ou caractéristique des lieux d’enfermement (argot) est aussi un élément qui confère de l’authenticité au récit : « centrales de femmes », le mot « prison » n’est pas nommé, « gnouf » pour cellule d’isolement, « taulard » pour prisonnier… Enfin la mention de l’ennui profond, qui ne figure pas dans les documentaires est bien révélatrice d’un vécu : « Je m’ennuie à mourir ». Ces éléments contribuant à l’effet de réel rendent alors le témoignage efficace.

Les Vauriens, téléfilm français de Dominique LAPOGE (2006)

Les Vauriens, téléfilm français de Dominique LAPOGE (2006)

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