3- Se raconter Un monde en guerre LECTURE 3 CELINE Voyage au bout de la nuit (1932) « C’est tout ? »

Illustration © Casterman, Tardi

Illustration © Casterman, Jacques TARDI La Guerre des tranchées (1993)

Problématique Pourquoi cette scène de guerre horrible est-elle racontée sur un ton « particulier » ?

Quel est ce ton, comment le définir ?
Quel effet produit-il ?

Extrait étudié

« Le maréchal des logis vient d’être tué, mon colonel, qu’il dit tout d’un trait.
– Et alors ?
– Il a été tué en allant chercher le fourgon à pain sur la route des Etrapes, mon colonel !
– Et alors ?
– Il a été éclaté par un obus !
– Et alors, nom de Dieu !
– Et voilà ! Mon colonel…
– C’est tout ?
– Oui, c’est tout, mon colonel.
– Et le pain ? » demanda le colonel.
Ce fut la fin de ce dialogue parce que je me souviens bien qu’il a eu le temps de dire tout juste : « Et le pain ? » Et puis ce fut tout. Après ça, rien que du feu et puis du bruit avec. Mais alors un de ces bruits comme on ne croirait jamais qu’il en existe. On en a eu tellement plein les yeux, les oreilles, le nez, la bouche, tout de suite, du bruit, que je croyais bien que c’était fini, que j’étais devenu du feu et du bruit moi-même.
Et puis non, le feu est parti, le bruit est resté longtemps dans ma tête, et puis les bras et les jambes qui tremblaient comme si quelqu’un vous les secouait de par-derrière. Ils avaient l’air de me quitter et puis ils me sont restés quand même mes membres. Dans la fumée qui piqua les yeux encore pendant longtemps, l’odeur pointue de la poudre et du soufre nous restait comme pour tuer les punaises et les puces de la terre entière.
Tout de suite après ça, j’ai pensé au maréchal des logis Barousse qui venait d’éclater comme l’autre nous l’avait appris […].
Quant au colonel, lui je ne lui voulais pas de mal. Lui pourtant aussi il était mort. Je ne le vis plus, tout d’abord. C’est qu’il avait été déporté sur le talus, allongé sur le flanc par l’explosion et projeté jusque dans les bras du cavalier à pied, le messager, fini lui aussi. Ils s’embrassaient tous les deux pour le moment et pour toujours mais le cavalier n’avait plus sa tête, rien qu’une ouverture au-dessus du cou, avec du sang dedans qui mijotait en glouglous comme de la confiture dans la marmite. Le colonel avait son ventre ouvert, il en faisait une sale grimace. Ça avait dû lui faire du mal ce coup-là au moment où c’était arrivé. Tant pis pour lui ! S’il était parti dès les premières balles, ça ne lui serait pas arrivé. Toutes ces viandes saignaient énormément ensemble. Des obus éclataient encore à la droite et à la gauche de la scène.                            Louis Ferdinand CELINE Voyage au bout de la nuit (1932)

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