3- Dénoncer les travers de la société Histoire des arts F. VALLOTTON « Crimes et Châtiments » L’Assiette au beurre (1902) Analyse (en cours de travail)

Maurice Denis, surnommé le «Nabi aux belles icônes», reformule la définition du tableau : «Un tableau, avant d’être un nu, une bataille ou une quelconque anecdote, est une surface plane recouverte de couleurs en un certain ordre assemblées

« Salue d’abord, c’est l’auto de la préfecture »
L’Assiette au beurre (1902)

Analyse

(En répondant aux questions du GUIDE méthodologique pour l’analyse des affiches, dessins de presse…)

1. Présentation de l’image


L’image est une reproduction numérique d’un extrait de Crimes et châtiments composé de 18 planches, dont « Salue d’abord, c’est l’auto de la préfecture » ; ensemble publié 1902 dans la revue satirique L’Assiette au beurre. L’ensemble se compose de vingt-trois lithographies [plus précisément zincographie] imprimées uniquement sur le recto et à détacher du cahier suivant des perforations pointillées, constituant un véritable album d’estampes. Chaque image fait environ 25cm x 32cm. Impression en couleurs.
Ces estampes ont eu énormément de succès et ont fait l’objet de nombreuses reproductions. Des originaux de la revue sont encore en vente (collectionneurs).
Succès de l’oeuvre gravée et de l’illustration
« Son approche singulière de l’estampe séduit rapidement ses contemporains et, au cours des années 1890, Vallotton se concentre sur sa production imprimée. Peinture et estampe suivent alors des chemins indépendants l’un de l’autre. Source régulière de revenus, l’estampe représente également pour Vallotton un moyen d’expression à part entière : après s’être intéressé à l’eau-forte et à la pointe sèche, puis à la xylographie, il se tourne aussi vers la lithographie. Mais sa prédilection demeure la gravure sur bois, qu’il pratiquera régulièrement. Le succès qu’il connaîtra avec ses peintures dès les années 1900 l’éloignera toutefois de l’art de la gravure et, en 1915, il grave sa dernière série, C’est la guerre ! » (Source)
Le prix de ce numéro exceptionnel a été fixé à 50 centimes (au lieu de 30 centimes)

« – T’as des nouvelles ?
– Oui ma feuille de contributions.
« 
Dans la tranchée Paris Editions des temps nouveaux cartes postales (1902) 14 x 9 cm (?)

Le sujet de cette image est d’abord une scène de la vie urbaine, mais à la différence de l’estampe L’Accident (1893) le dialogue des policiers assistant à la scène, introduit en contexte, devient l’élément essentiel qui change le sens de la scène représentée.
L’image s’inscrit alors dans le thème de l’ensemble qui est une « dénonciation des violences de l’ordre sécuritaire »

La cible représentée peut alors être nommée : il s’agit de la police.
Mais il faut approfondir ce premier constat.

Dans l’ensemble de la revue la dénonciation peut aussi concerner les simples citoyens engagés alors, pour certains, dans une dérive sécuritaire.
[« La dénonciation des violences de l’ordre est plus mordante dans L’Assiette au Beurre, où sévit le trait acéré de Félix Vallotton : «Tu y reviendras, cochon, pisser sur mon mur !», s’exclame un bourgeois qui fait feu sur un passant. «Tu la trouves un peu dure celle-là», conclut un cultivateur qui vient d’abattre un chapardeur de fruits. Ces dessins pourraient illustrer le discours du député socialiste Victor Dejeante, qui s’élève contre l’importation en France de « cette cruelle et lâche loi de Lynch ». Certains exhument même le spectre de la « Société des gourdins réunis », du nom d’une éphémère organisation fondée au lendemain des grandes manifestations républicaines de février 1870 : critiquant la « torpeur blâmable » de la bourgeoisie, le directeur du Figaro, Hippolyte de Villemessant, avait alors proposé de constituer «une armée de 40 000 honnêtes gens» déterminés à «opposer la manifestation de l’ordre à la manifestation du désordre» (Source)]

2. Composition et volumes

L’image est construite sur deux plans essentiellement, car, même si le trottoir dessine une perspective, il n’y a presque aucune profondeur de champ et l’angle de vue adopté ferme totalement la composition centrée sur le sujet : la jeune fille accidentée.
Le format en hauteur permet l’organisation des différents éléments presque sur un seul plan. Seuls le trottoir et la dimension des policiers créent une petite profondeur de champ, mais toute la scène semble se précipiter au visage du spectateur.
Cette absence de profondeur est inattendue dans une scène de rue. Elle concentre le regard sur ce qui montré en évacuant l’anecdotique (des spectateurs de cette tragédie) ou quelque chose d’essentiel (les passagers de la voiture)
La ville n’est pas représentée (du fait de l’absence de profondeur et) parce que le décor est stylisé : le tracé et les coloris du décor sont estompés et aucun détail ne représente les commerces, ni ne détaille le trottoir ou la chaussée etc.
La voiture est une voiture de course (Mors ?) Le volant n’est pas montré dans une perspective juste : il s’agit de figurer les mains du chauffeur et d’autres mains immobiles, inertes.

Les deux personnages du véhicule, le chauffeur et le préfet ou une autre personnalité de la préfecture ne sont pas représentés, sinon par leurs mains. Le cadrage serré rend ces personnages anonymes, ce qui permet de ne pas dénoncer (accusation publique : diffamation) une personne précisément, mais également qui crée un effet de généralisation (métonymie) : c’est le pouvoir lui-même qui est représenté.
Les deux policiers ont deux attitudes opposées : l’un est affolé et se tend vers la victime, dans une pose dynamique, mais arrêtée, figée, l’autre l’en empêche, et salue le passager du véhicule. Le fait que le policier saluant soit cadré en pied, et que sa personne ferme le haut et le bas de l’image, crée une verticale noire (accentuée par l’épée plus claire) qui semble marcher sur la roue enfonçant du même coup le corps de l’enfant (la jeune fille).
De même, bien que leurs attitudes soient différentes, ils ne sont pas différenciés par le noir en aplat sur leur uniforme qui en fait un corps à deux têtes, une seule entité.
La victime, dont les vêtements sont aussi stylisés que le décor est au tout premier plan : au point que sa main déborde du cadre, ce qui renforce la violence de la scène saisie « en gros plan », même si le visage exprime davantage de l’incompréhension et de la tristesse plutôt qu’une souffrance aiguë.
Le point de vue est surplombant (dessus des phares et de la tête de la jeune fille visibles) pour le premier plan et neutre pour le second plan (les policiers) ce qui crée une perspective plus « sensible » (relative aux émotions ressenties) que géométrique ; ce choix peut être inspiré des estampes japonaises, ayant fait connaître et apprécier ces perspectives (le courant du japonisme à la fin du XIXe s). Ce choix dramatise la scène tout en accentuant son efficacité.

Exemple d’estampes de KUNIYOCHI montrant une organisation des éléments à l’avant plan et, ici, une absence de profondeur de champ.

3. Couleurs, traits et matières

La caractéristique de l’oeuvre est l’emploi d’un cerne noir qui délimite chaque volume en le stylisant résolument. Aucune expression du relief sinon sur les pneus (effet de volume). Les traits sont le plus souvent dans les courbes qui permettent une représentation simplifiée mais nuancée.
Ce cerne noir devient un aplat noir pour les deux policiers « siamois ».
Le radiateur est transformé, par un effet appuyé de traits d’encre noire, en une sorte de bélier rendant la voiture plus agressive encore.
Les contrastes sont puissants entre le noir des uniformes et le blanc de la jeune fille. Ils sont bien évidemment signifiants.
Les couleurs sont passées en aplats qui créent des blocs très lisibles.
Le seul écart à ces aplats est constitué par le sang qui souille le robe de la victime, qui en est d’autant plus visible.
Le jaune (symbolique de la couleur du diable, des traîtres… ? mais aussi couleur fréquente des véhicules Mors) domine et anime l’image. Un brun avec un effet de crayonné colorie à la fois le sol et la chevelure faisant ainsi un effet de rapprochement symbolique (pauvreté, simplicité).
Le rouge est également présent sur les képis avec une couleur (volontaire ?) sur le nez (d’ivrogne ?) de celui qui salue le préfet.

4. Texte et conclusion

Texte à l’impératif (mode de l’ordre) qui introduit une absurde et inacceptable priorité du salut obligatoire sur l’assistance à la personne blessée.
La dématérialisation du coupable est accentuée par l’expression « l’auto de la préfecture » : on salue donc un signe (!) de l’autorité.
C’est donc une inversion totale des valeurs que cette soumission (mécanique) à l’autorité engendre, car c’est un criminel (même accidentel) qui est salué. Cette soumission à l’ordre rend donc, pour le dessinateur, celui qui l’accepte incapable d’exercer son jugement, stupide et déshumanisé, et, à ce titre, dangereux pour ses concitoyens.
La police et les policiers sont souvent l’objet de charges dans le journal L’Assiette au beurre, soit pour critiquer des comportements violents (Cf JOSSOT) soit pour dénoncer des travers comme l’ivrognerie, donc l’incapacité à exercer ses fonctions, sans noter le paradoxe de conduites semblables à celles qui peuvent faire l’objet d’arrestations…

La satire repose ici sur un comportement individuel, soumis et obtus au point de créer une caricature, mais le trait dénoncé (la « servitude volontaire », la suspension de son propre jugement sous le joug d’une autorité) est assez largement partagé pour que la satire touche beaucoup plus large.

JOSSOT. L’Assiette au beurre, Les gardiens de la paix, Circulez, n° 150, 13 février 1904

Sources
Félix Vallotton, cinématique de la gravure par François ALBERA
https://journals.openedition.org/1895/3801
Vallotton en son miroir par Marc LAMBRON
Le Grand Palais consacre une rétrospective à Félix Vallotton Le feu sous la glace.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.