Sortie avec les élèves 5e 4e 3e au Ciné-club Jean Vigo pour voir « It’s a Wonderful Life / La Vie est belle » de Frank CAPRA (1947)

En souvenir de cette très belle soirée – qui a emballée tous les élèves ! – et pour servir à d’éventuels exposés, voici des notes écrites d’après les commentaires des spectateurs et membres du Ciné-club réunis à la suite du visionnage.

To catch the Moon with a lasso

Pourquoi ouvrir cette nouvelle saison du ciné-club, centrée sur la problématique du conte, avec ce film comme dédicace ?

Pour un résumé de l’intrigue, on peut se reporter au site du ciné-club : http://www.cineclubjeanvigo.fr/05-11-2019-la-vie-est-belle/
 » En cette première nuit de Noël, après la Seconde Guerre mondiale, Clarence, ange stagiaire en période probatoire qui n’a toujours pas ses ailes, est dépêché par ses supérieurs sur Terre où il devra sauver Georges Bailey du suicide. Celui-ci narre à Clarence sa lamentable vie, la lui présentant comme une succession d’actes manqués, d’accidents, de catastrophes : il eût mieux valu qu’il n’eût jamais vécu…  » ( Maurice Roméjon)

Un conte emblématique ? Quel conte ?

Un conte politique ?
Le film apparaît d’emblée comme un conte social, engagé dans la défense des simples gens. Les gens pauvres, immigrés (dont des Italiens) sont montrés comme exploités par les riches, obligés de vivre dans des taudis, ayant ta peine de quoi manger, victimes de l’usure… et pourtant à même de construire une communauté humaine généreuse, solidaire.
La défense et illustration de ces pauvres gens et de l’action positive de Georges Bailey, qui les installe dans de belles maisons salubres, modernes, montre un choix politique clair : pour le moins, apologie d’un New Deal, bien démocratique. Voire communiste !

La Vie est belle de Frank Capra. (©Copyright Swashbuckler Films)

Ces personnes simples une fois bien logées et non ruinées par la banque, vivent dans une ville avec un cadre de vie, des magasins, des lieux de distraction… raisonnables, mesurés. C’est le chant d’un american way of life non pas une consommation démesurée mais l’apologie de la vie simple des vrais américains, on peut penser que David Thoreau et Walden ou La Vie dans les bois ne sont jamais bien loin du cœur américain… (Cf La ville de plaisirs malsains et violents de la non-vie de George Bailey opposée à la petite ville de avec son grand magasin désuet, son cinéma Bijou etc.)
Le personnage de Violet est intéressant à ce titre car cette femme pourrait être antipathique, vulgaire, méprisée… Or malgré sa vie superficielle et sa sensualité facile, elle reste un personnage sympathique, aimable. La rédemption est toujours possible, car le Mal n’est pas bien profond chez ces gens « simples ».

La Vie est belle de Frank Capra. (©Copyright Swashbuckler Films)

Le conte d’un croyant, un conte chrétien ?
Les références bibliques ne me manquent pas : c’est un peu un Job, cet homme à qui tous les malheurs arrivent (rendu sourd dans son enfance, battu à un certain moment, dont le père est humilié par le riche Potter, qui a un rival en amour plus puissant que lui, volé, battu…).
Et qui est lui-même une sorte d’ange gardien, sauvant la vie d’abord de son propre frère puis celle d’un enfant qui serait mort empoisonné sans lui, d’un vieil homme devenu alcoolique et empoisonneur…
Le final du film peut également être rapproché d’un acte de charité collective, d’une obole de tous, à l’église laïque instituée à Bedford Falls par des bienfaits de Georges Bailey, contre le diabolique Mr Potter.
Parabole encore quand, dans le monde bien sombre de la non-vie de George Bailey, on met les envoyés de dieu, Clarence et George, à la porte avec des coups de pied dans le derrière, comme on a chassé le Christ lui-même dans un autre épisode, biblique celui-là. Et d’ailleurs, George dit bien à l’oreille de celui qui se croit un ange, qu’il vaut mieux pas trop parler de ses ailes en ce bas monde…

La Vie est belle de Frank Capra. (©Copyright Swashbuckler Films)

Un conte de Noël ?
Saint Pierre, Joseph envoient l’ange Clarence accomplir une bonne action entre Thanksgiving et Noël : le cadre est clair !
Et le message opère : celui qui allait mourir est sauvé. C’est un miracle, une renaissance !
Renaissance qui devient possible dès lors George a compris que sa vie – même petite, même ratée – est ce à partir de quoi d’autres vies se sont construites, dans une union, une chaîne vitale qui dépasse, de loin, sa propre volonté, son jugement personnel.
Chant De Noël de Dickens qui peut être cité pour la structure introspective, la reconsidération de la vie passée.
Et tout finit en chant – religieux-, sous le sapin de Noël…

La Vie est belle de Frank Capra. (©Copyright Swashbuckler Films)

Mais un conte de Noël ou un conte de croyance, sans aucune didactique pesante, car allégé par l’humour, le décalage, presque l’ironie permanente : les clignotements télégraphiques des étoiles divines en conversation, l’AS2, Ange de Seconde Classe, aux sous-vêtements d’une autre époque, et quelque peu crasseux, au goût pour des alcools indéfinissables. Ange en panne en quelque sorte, dont l’objectif est de gagner des ailes, dont la quête, si elle est le moteur de l’action, peut paraître, au regard des problèmes économiques de l’époque, plutôt dérisoire.

La Vie est belle de Frank Capra : Conversation de Dieu avec Saint Pierre et … Clarence Odbody

U foi qui s’ouvre aussi largement à la Nature, dont les éléments parcourent le conte avec autant de fantaisie que de légèreté : le corbeau, l’écureuil, ou le petit chien, amis de l’oncle Billy, lui-même presque un simple d’esprit (qui aurait d’ailleurs fini à l’asile si George n’avait pas vécu…) sont présents au milieu des nombreux humains de cette histoire… Car le monde appartient aux enfants, aux fous et aux coeurs purs ?
Animaux qui rappellent aussi que le cadre que constitue que la petite ville (construite de toutes pièces pour les besoins du film) est capable de conserver un lien avec ses origines. Que ces hommes simples donc n’ont pas perdu ce contact avec leurs propres origines, celles de l’enfance ou celles du passé.

La Vie est belle de Frank Capra. (©Copyright Swashbuckler Films)

Un conte fantastique aussi ?
Par exemple, quand Mary disparaît et qu’il ne reste que son peignoir, au grand étonnement de George, qui connaît la une première manifestation du surnaturel…
Quand Mary encore se transforme presque en Eve vêtue d’un seul… buisson. Qui à son tour s’anime d’une vie propre.
Quand l’ange Clarence, à son tour, s’évanouit littéralement entre les mains du policier. Quand la maison du bonheur (re)devient une maison hantée…
Même si la différence entre la première partie du film, la vie de George Bailey, et la deuxième partie, plus courte, la non-vie de Georges Bailey, n’est pas tranchée esthétiquement à l’écran de façon forte, le réalisme (si l’on peut dire) ou en tout cas la ressemblance entre la réalité de Georges et l’uchronie que lui fait expérimenter Clarence, donne au contraire une plus grande crédibilité aux événements les plus improbables.
Comme dans certains contes fantastiques inscrits dans des univers réalistes, le cadre, en restant identique, permet au spectateur de marcher vers des sommets d’irréalité avec la foi des enfants pour les histoires merveilleuses. Une démonstration par l’absurde en quelque sorte !

La présence d’échos, de répétitions de scènes, avec un décalage qui crée une légère dissonance, est également très forte dans le film : les voix, ou les voies, du ciel et de la terre où se trouvent comme rapprochées par ces parallèles répétés.
On pourrait aussi noter l’importance des scènes se déroulant la nuit, qui permet l’apparition des éléments merveilleux, et des scènes se déroulant sous les flocons de neige, qui brouillent les contours, les frontières.

Mais non pas un conte simpliste, encore moins « facile », un conte qui au contraire, comme c’est la loi du genre, pose clairement les alternatives, et où il est question de choix – existentiels.

La Vie est belle de Frank Capra. (©Copyright Swashbuckler Films)

Le conte : une structure « classique » pour soutenir des échappées belles ?
Dans une construction très « classique », des choix des cadres très pertinents qui orientent les point de vue, et guident les regards dans une oeuvre qui a su conserver les qualités visuelles du cinéma muet dans lequel a oeuvré Capra.
Par exemple, dans la scène qui se déroule dans le bureau de Potter au moment où celui-ci, après le décès du père de George Bailey, essaie de prendre l’ascendant sur le conseil de direction de l’entreprise de Bailey Brothers’ Building and Loan, entreprise familiale, et solidaire, les plans rapprochés sont d’abord largement sur Potter, dominant, puis après que George est sorti de la pièce, prêt à partir en voyage, puis revient, puisque sa présence est la condition des membres du conseil pour s’opposer à Potter, le cadre est un gros plan sur celui qui commence à s’opposer au Mauvais homme qui règne sur la ville.
Un autre gros plan remarquable aussi (et ceux-ci sont de plus en plus fréquents à mesure que le film avance et que l’on se concentre sur l’essence même de la vie du personnage) est quand George Bailey prend conscience de ce que son inexistence aurait engendré comme monde d’une noirceur effrayante : c’est une face déformée par une angoisse à la limite de la déraison qui envahit tout l’écran.

Cadrage classique, qui ne joue pas d’effet appuyés de plongée ou de contre-plongée, mais qui s’amuse à asseoir les personnages au ras d’un bureau pour faire le même effet, en plus drôle.

La Vie est belle de Frank Capra. 

Cadrage qui peut aussi embrasser les visages comme ceux de Mary et George autour du téléphone, dialoguant avec le rival Sam, visages saisis dans un plan-séquence lors duquel les corps ne peuvent que se rapprocher dans une intimité physique qui vainc la réserve de George, presque son impossibilité à exprimer sa sensibilité, son désir.

La Vie est belle de Frank Capra

Cadrage qui peut aussi magnifier le jeu des acteurs, de premier plan ou secondaires, tout en finesse, capables d’exprimer tour à tour : l’étonnement, la naïveté, l’incompréhension, presque la bêtise, (celle des « pauvres d’esprit » ?), voire la crétinerie, des QI de lapins, mais aussi la fermeté, la révolte, l’inquiétude, la détresse, la folie… ou encore l’attirance, l’amour, la joie la plus folle.

La Vie est belle de Frank Capra

Le montage qui crée ce rythme dynamique souhaité par Capra pour donner forme et sens à ses comédies, et qui contribue à la légèreté de l’oeuvre, loin de tout discours moralisateur, un montage favorisant l’ellipse.
Effet de raccourci par exemple entre l’annonce de l’attaque du père de George et sa présence au conseil d’administration, deux mois plus tard.
Par exemple encore dans la voiture, les jeunes mariés évoquant les plaisirs superficiels, ou individualistes, du voyage de noces mutant soudain, dans la séquence suivante, en généreux distributeurs de ce même argent, pour lutter contre la panique bancaire de la crise financière, dans une apologie de la solidarité, désamorcée par le chant loufoque de Papa et Maman Dollar, à qui l’on souhaite de faire des enfants comme des lapins !
Il s’agit sur le plan narratif, on peut le rappeler, d’une sorte de montage de morceaux choisis (enfance, premier amour, choix professionnel…) opéré par Saint-Pierre lui-même pour informer l’ange Clarence des éléments importants de la vie de George Bailey qui vont expliquer son acte suicidaire.

La présence, l’importance du hors-champ ouvre ce cadre du récit.
Il y a toujours quelqu’un qui regarde l’action en cours :
– Clarence à qui Saint-Pierre est en train de faire cet exposé
– la servante noire de la maison des Bailey
– le policier et le chauffeur de taxi qui font les chœurs à l’extérieur de la maison de la lune de miel…
Le hors-champ est sensiblement manifesté à de nombreux autres moments, comme par exemple quand l’oncle Billy rentre chez lui par la gauche, et tombe sur des poubelles, ou que Georges Bailey part en direction de la maison de Mary par la droite, puis fait demi-tour, puis se retrouve finalement devant chez Mary…
On sent également la présence de ces regards ou de ce point de vue externe, qui crée donc un espace habité autour des personnages, la présence d’une communauté, par les nombreux portraits, images ou sculptures présents dans ce conte (Abraham Lincoln, Napoléon, le portrait de Potter lui-même, les êtres qui lui sont chers autour du bureau d’architecte de George…). Ces visages peints ou représentés figurant autant de présences humaines, d’existences, de références.
Ce hors-champ habité, en créant une multiplication des points de vue et de présences, créé une mise en perspective, une généralisation, propre au conte, qui donne à l’œuvre une valeur profondément humaniste : la vie qui vaut la peine d’être vécue, ce n’est pas celle de l’homme riche ou de l’homme qui réussit à vendre du plastique ou de celui même qui est le plus fort, du héros même, mais c’est celle de l’homme de peu dès lors que sa vie prend place au sein d’une communauté.
Cette vie simple, et ratée selon certains critères de succès individualistes, est comme une goutte qui aurait coloré une façon unique et bienfaisante toute l’eau autour d’elle.

L’eau étant d’ailleurs un des thèmes conducteurs du film : falls, chute dans l’étang glacé, chute dans la piscine, plongeon dans le fleuve tumultueux…
Eaux dangereuses… Mais aussi neige, eau légère du ciel, qui crée, par son flou, un lien entre les espaces, un pont entre les mondes ; véhicule des anges sur la terre, qui, en se déposant légèrement sur les épaules des uns et des autres, leur fait une manière d’ailes, pour ceux qui ont des yeux pour voir…

La Vie est belle de Frank Capra

Un conte poétique alors ?
Ne pas oublier la métaphore…
Ce qui nous touche aussi dans ce superbe récit – rétrospectif et anticipatif ! – c’est la matérialisation d’un univers visuel crée par Capra : il faut alors se souvenir que dans la non-vie de George Bailey, ce dernier constate avec effroi que le convivial café de l’ami Martini est devenu le bouge agressif de chez Nick : là où l’immigré italien a disparu, le monde n’a plus la même chaleur…

Et si les rêves inaccessibles de George Bailey ont fait long feu et que celui-ci a finalement compris que plutôt que séduire la femme qu’il aime en attrapant la lune avec un lasso, il a conquis son cœur, non pas en l’emmenant faire du tourisme à New York, mais en comprenant que cet idéal inaccessible était incarné dans son propre présent (ce qu’elle même avait compris sans qu’il lui soit besoin du secours de son ange-gardien… Même si c’était en restant une bibliothécaire dans une vie bien solitaire et vite effarouchée par la présence d’un homme passionné…)
Cet hymne à la simplicité, ce chant de la vie même ne nous ont pas été inculqué dans un pensum moralisateur mais dans une histoire menée à une allure aussi dansante qu’amusante et nous, spectateurs, avons bel et bien été pris dans le lasso du récit – lasso dont l’image revient et clignote, comme autant de clins d’œil, ponctuant régulièrement le film depuis le générique – attrapés et menés là où Capra voulait nous faire aller, pour notre plus grand bonheur…

Même si attraper la lune avec un lasso peut s’avérer une opération financière peu rentable voire désastreuse…, mais ceci est une autre histoire.

« What is it you want, Mary ? What do you want ? You want the moon ? Just say the word and I’ll throw a lasso around it and pull it down. Hey. That’s a pretty good idea. I’ll give you the moon, Mary. » George Bailey

Comme Capra l’écrit…

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